vendredi 23 octobre 2009

Devinette: qui a du pétrole, le Niger ou l'Ouzbékistan?

La chancelière allemande Angela Merkel jouissait jusqu’ici d’une réputation de « Jeanne d’Arc » des droits de l’homme. Le ton moins chaleureux qu’elle avait adopté à l’égard des dirigeants chinois et russes tranchait, en effet, avec les courtoisies de son prédécesseur social- démocrate, Gerhard Schroeder.
Pour les analystes, la sensibilité de dirigeante chrétienne-démocrate reflétait l’expérience qu’elle avait vécue à l’époque de la très répressive République démocratique allemande.
Au point d’aller jusqu’à faire passer la vertu avant les intérêts économiques et militaires de l’Allemagne ?
Aujourd’hui, les militants des droits de l’homme n’en sont plus aussi sûrs et la colère gronde à l’égard de la chancelière. Ce sont, en effet, les pressions exercées par Berlin qui ont amené, mardi, l’Union européenne à lever l’embargo sur les armes qui avait imposé à l’Ouzbékistan, pays autoritaire d’Asie centrale, à la suite du massacre d’Andijan en 2005.
L’Allemagne a traditionnellement suivi avec intérêt l’Asie centrale, mais cette attention s’est accrue ces dernières années en raison des investissements de l’industrie allemande en Ouzbékistan et de la volonté de diversifier les approvisionnements énergétiques (par rapport à la Russie surtout).
L’Allemagne dispose également d’une base militaire importante (à Termez, dans le sud du pays) qui sert à ravitailler le contingent allemand déployé en Afghanistan.
Officiellement, pour l’Union européenne, le gouvernement ouzbèke a fait des progrès sensibles dans le domaine des droits de l’homme. Un constat rejeté par l’ensemble des ONG qui dénoncent la poursuite de la répression, la censure et la torture ainsi que le recours au travail des enfants (2 millions d’entre eux, selon l’International Crisis Group, sont forcés de travailler à la récolte du coton).
En privé, les diplomates européens rejoignent l’avis des ONG, mais la raison d’Etat a primé. Et l’Union européenne, une nouvelle fois, a fait montre de son double langage. Selon que vous serez faible ou puissant…
Bruxelles a annoncé un embargo sur les armes destinées à la Guinée, où 150 personnes ont été assassinées par l’armée. Elle vient de lever celui imposé à l’Ouzbékistan, où l’armée à tué au moins 187 personnes. A votre avis, quel pays a du pétrole ?

mercredi 21 octobre 2009

Chine et Guinée: ne fais pas aux autres...

L’accord de coopération économique signé entre la Chine et le gouvernement militaire au pouvoir en Guinée a été très mal reçu par l’Union européenne, les Etats-Unis et la Communauté des pays d’Afrique de l’Ouest.
Annoncé quelques jours après le massacre par l’armée d’au moins 150 personnes dans le stade de Conakry, ce contrat a suscité l’indignation de l’opposition guinéenne et de l’ensemble des organisations de défense des droits de l’homme.
Il ressemble aussi à une provocation. Pékin déclare urbi et orbi que la volonté ou la prétention de l’UE et des Etats-Unis de fonder les relations internationales sur un socle minimal de respect des droits de l’homme sont illusoires et que ceux qui s’en réclament sont des naïfs ou des hypocrites.
La Chine envoie constamment deux messages à la communauté internationale : d’un côté, elle exprime son souci d’apparaître comme un partenaire fiable et respectable ; de l’autre, elle applique, au nom du dogme du respect de la souveraineté nationale des pays partenaires, une politique étrangère qui appuie les régimes parias, du Soudan à la Birmanie.
Les pays européens et les Etats-Unis ont évidemment des raisons de se tortiller lorsqu’ils maugréent face à la politique chinoise. Ils ont de plus en plus adopté ces derniers mois une attitude conciliation à l’égard de Beijing, en raison notamment de l’importance cruciale de l’économie chinoise pour sortir de la crise. Et ils sont loin d’appliquer à la lettre les principes qui, rhétoriquement, guident leurs politiques. Les « doubles standards » restent la règle et les pays semoncés par l’UE sont en général des pays sans grande importance économique ou stratégique.
Le respect des droits de l’homme, toutefois, n’est pas seulement le souci des « belles âmes ». La brutalité des militaires guinéens représente un danger non seulement pour leur population, mais aussi pour l’ensemble d’une région extrêmement fragile, l’Afrique de l’Ouest, qui subit de plein fouet la crise économique mondiale et qui est rongée par l’explosion du trafic de drogue, en provenance d’Amérique latine et en direction de l’Europe.
En d’autres termes, les violations des droits de l’homme en Guinée représentent aussi un enjeu de nature stratégique et il serait judicieux que la Chine se concerte avec l’UE, les Etats-Unis et l’Afrique pour éviter que ses initiatives commerciales n’attisent les tensions et n’accélère l’effondrement d’un Etat.
Si la Chine veut mériter la réputation amène dont elle se targue, si elle veut aussi éviter d’être perçue par les démocrates guinéens comme une nouvelle puissance coloniale aussi arrogante que la vieille Europe, elle doit cesser de se comporter comme si l’on était encore au XIXe siècle, temps des concessions et de la canonnière sur le Yang Tsé. Sinon, elle pourrait être la cible, en Afrique, d’une « révolte des Boxers ».
Le nationalisme africain n’est pas différent du nationalisme chinois : il se nourrit lui aussi de l’humiliation et du ressentiment provoqués par la domination, l’exploitation et l’oppression. Le trésor des proverbes chinois ne contiendrait-il pas celui qui dit: "ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse?"

jeudi 15 octobre 2009

Vite, des visas pour les journalistes iraniens menacés

La répression s’est durement abattue sur les protestataires iraniens et, en particulier, sur les journalistes. Une vingtaine d’entre eux sont en prison. Plusieurs journaux ont été fermés et, selon Mahmoud Shamsolvaezin,près de 2000 « travailleurs des médias » ont perdu leur emploi. Des dizaines de journalistes cherchent à quitter le pays pour éviter d’être arrêtés.
Ceux qui ont réussi à s’échapper se trouvent actuellement en exil dans le Kurdistan irakien ou en Turquie. Mais, selon Nazila Fathi, du New York Times, beaucoup de ces exilés n’ont pas signalé leur présence car ils craignent des représailles contre leur famille restée en Iran. Ils craignent aussi d’être la cible des services secrets iraniens qui opèrent dans la région.
Selon Reporters sans frontières, le nombre de journalistes qui ont choisi de quitter l’Iran est le plus élevé depuis la Révolution islamique de 1979.
Il est dès lors urgent d’assurer la sécurité de ces journalistes, notamment en leur délivrant des visas qui leur permettent de s’installer dans des pays où ils sont hors d’atteinte de la répression.
L’attitude des pays européens doit être claire, sans procrastination. On ne peut proclamer avec emphase qu’on est du côté des démocrates iraniens et leur refuser un refuge. Comme le dirait Casamayor, il vaut mieux avoir le cœur sur la main que la main sur le cœur...
Selon nos sources, certains pays comme la France et la Belgique auraient répondu positivement aux demandes des organisations internationales de défense de la liberté de la presse, mais d’autres membres de l’Union se montrent plus réticents.
Nous ne voulons pas faire du "corporatisme" et ne penser qu'à nos collègues, mais ces journalistes et blogueurs ont pris des risques immenses pour nous informer sur la fraude électorale et les violences. Ils méritent une totale solidarité.

P.S. A lire, l'article de Delphine Minoui, correspondante du Soir à Beyrouth, sur le sort de Fariba Pajooh, une blogueuse iranienne emprisonnée.(Le Soir mercredi 4 octobre)

lundi 12 octobre 2009

Brésil, du sang, de la sueur et des larmes

La victoire du Brésil au Comité international olympique nous a donné les larmes du président Lula et les explosions de joie des Cariocas.
Mais le défi est immense, aussi grand que celui auquel doit faire face l’Afrique du sud, hôte de la Coupe mondiale de football.
La ville de Rio pose, en effet, des problèmes de sécurité gigantesques aux organisateurs. Jon Lee Anderson en dresse un portrait glaçant, du sang, de la sueur et des larmes, dans l’un des derniers numéros de l’hebdomadaire The New Yorker.
Son reportage au cœur des favelas, les « banlieues » de Rio, donne une idée des difficultés qui attendent le gouvernement brésilien. Il y aurait aujourd’hui plus de mille favelas à Rio. Trois millions de personnes sur les 14 millions d’habitants de Rio y vivent, très souvent au milieu d’une violence attisée par le trafic de drogue, hors d’atteinte de l’autorité et des services de l’Etat..
Rio de Janeiro est la ville plus violente au monde, note l’auteur. 5000 meurtres ont été enregistrés l’année dernière, la moitié d’entre eux liés au trafic de drogue. Chaque jour, aussi, la police de Rio, gangrenée par l’arbitraire et la corruption, tue trois personnes, généralement « parce qu’elles résistaient à leur arrestation », soit 1.188 personnes en 2008. « En guise de comparaison, ajoute l’auteur, la police américaine tue 370 personnes par année sur tout le territoire américain».
Les journalistes ne pénètrent plus dans un certain nombre de favelas, car ils sont considérés comme des espions ou des ennemis par les gangs, les groupes paramilitaires, les escadrons de la mort et les forces de police qui se battent pour le contrôle du territoire. Plusieurs d’entre eux ont été assassinés.
Le gouvernement brésilien pourra-t-il changer en 6 ans ce qu’il n’a pu résoudre en deux siècles d’indépendance ? Les inégalités sociales, en dépit de la présence d’un président issu de la gauche, restent extrêmes et alimentent la « dictature de la délinquance ».
Rien ne prouve, non plus, que le boom économique attendu des Jeux olympiques profitera aux populations marginalisées ou si, au contraire, il aggravera leur exclusion.
En 1968, le Mexique avait rêvé de faire des J.O. un levier contre la pauvreté et le mal-développement. Il n’en fut rien.
Le Brésil va devoir prouver que ses milieux dirigeants sont différents, qu’ils considèrent les J.O. non pas comme le signe de leur puissance émergente sur la scène internationale, mais comme une occasion de rompre avec un modèle économique et social qui fabrique l’injustice et la violence..

dimanche 11 octobre 2009

L'extrême droite U.S. Combien de divisions?

Un certain nombre de lecteurs nous ont demandé ce que représentait vraiment « cette Amérique qui fait peur », que nous avons décrite et dénoncée dans notre chronique du Soir, le 6 octobre. Nous y évoquions en effet une extrême droite « minoritaire mais non pas marginale ».
John Nichols, correspondant à Washington de l’hebdomadaire de gauche The Nation, nous apporte un début de réponse. Prenant pour cibles les « brailleurs médiatiques, comme Glenn Beck sur Fox News, Rush Limbaugh ou Sean Hannity, il les crédite d’une audience bien plus minuscule que celle dont ils se réclament pour affirmer qu’ils représentent la « seule, la vraie Amérique » : 2%, voire 5% pour le plus connu d’entre eux, Rush Limbaugh.
Il est vrai que l’ « extrême extrême droite », incarnée par les partis nazis, les groupes de suprématie blanche ou les « milices » ne constituent qu’un pourcentage minime de la population américaine. Mais toutes les associations et institutions chargées de les surveiller estiment que ce caractère assez groupusculaire ne leur enlève pas leur dangerosité. Les extrémistes de droite s’infiltrent en effet au sein des institutions publiques, notamment les forces armées, comme l’a reconnu un rapport officiel américain, et dans des groupes religieux fondamentalistes, qui disposent d’un réel pouvoir électoral et médiatique.
Plusieurs questions découlent de ces constats. Comment ces extrémistes arrivent-ils à s’imposer sur la scène médiatique, voire à imposer les thèmes et le ton du débat politique ? Dans quelle mesure, le parti républicain, de plus en plus contrôlé par sa frange la plus conservatrice, sert-il de canal à des discours politiques agressifs ?
Comme il y a eu en France une « lepénisation des esprits », dans la même mesure aussi où les discours intégristes religieux (chrétiens, musulmans, juifs, hindouistes…) colorent en partie l’ensemble des communautés que ces factions extrémistes prétendent représenter, le danger se trouve à l’intersection des mouvements extrémistes et des partis traditionnels.
Et c’est ce rôle d’interface que jouent les « brailleurs » médiatiques. Ils prennent des idées sur leur extrême droite en uniformes bruns et leur mettent un costume-cravate pour entrer dans les living rooms des « good Americans » et dans les bureaux des Républicains conservateurs.
En relayant certains discours, en soulignant certains thèmes, en adoptant le ton agressif typique de l’extrême droite, en côtoyant en public des groupes extrémistes, certains dirigeants du Parti républicain jouent à la roulette russe. Soit ils se mettent en dehors du débat respectable pour une génération, ce qui serait souhaitable pour la sérénité de la scène politique américaine, soit ils légitiment en partie l’extrémisme et s’en rendent complices.
A suivre.

lundi 5 octobre 2009

Lula-Obama: 1-0

La victoire de Rio de Janeiro sur Chicago est bien plus que le résultat d’une joute sportive entre le premier président métis des Etats-Unis et le premier président ouvrier d’Amérique latine.
Le Brésil l’a emporté en raison du dossier qu’il a introduit auprès du CIO, mais bien davantage encore parce qu’il représente une puissance émergente qui a convaincu le monde de son bon droit.
Contrairement à la Chine, le Brésil ne suscite pratiquement aucune controverse : les droits humains n’y sont pas toujours respectés, notamment dans les favelas de Rio, en Amazonie ou dans les étendues misérables du Nordeste, mais le pays connaît depuis le début des années 80 une démocratie vibrante et peu de pays oseraient lui faire la leçon.
Au cours de son « règne », le président Lula a réussi à tirer parti de l’énorme potentiel économique, démographique et géographique de son pays. Paradoxalement, ce militant syndicaliste longtemps combattu par l’Establishment brésilien a été celui qui aura réussi à réellement placer le Brésil sur la carte de la puissance mondiale.
Certes, Lula est revenu sur ses promesses de campagne et a modéré sa politique sociale. Des mesures d’assistance très actives ont bénéficié aux populations les plus pauvres mais elle n’ont pas remis en cause le système inégalitaire extrême qui affecte le pays. Une partie de la gauche a rompu les rangs mais cette marque de déception n’a pas réellement entaché la popularité du président au sein d’une majorité de la population.
Lula a joué finement pour placer le Brésil au cœur des plus grands enjeux internationaux. Il a pris la tête des producteurs agricoles du Sud contre les Etats-Unis et l’Union européenne. Il a développé une diplomatie active dans le cadre des opérations de maintien de la paix de l’ONU, principalement en Haïti, et tissé des liens avec les autres puissances émergentes démocratiques, l’Inde et l’Afrique du Sud.
Lula a également lancé des ponts en direction de l’Afrique qui lui a permis de dominer les relations entre les deux continents, comme l’a illustré le sommet Afrique/Amérique du Sud qui s’est tenu fin septembre sur l’île de Margarita au Venezuela.
En Amérique latine, précisément, Lula a réussi à se présenter comme l’alternative raisonnable à la fois à l’hégémonie des Etats-Unis et à l’aventurisme du président Hugo Chavez. Est-ce un hasard si le président renversé du Honduras, Manuel Zelaya, se trouve réfugié dans l’ambassade du Brésil à Tegucigalpa alors qu’il est accusé par ses adversaires d’être la marionnette de Chavez ?
Jusqu’où le Brésil pourra-t-il suivre cette voie royale ? En Amérique du Sud, certains critiquent en sourdine la « domination brésilienne » et reprochent à Lula de couper l’herbe sous le pied de la « révolution bolivarienne chaviste ». D’autres estiment que le modèle brésilien reste fragile car il dépend trop de l’ « empire vert », de son agro-industrie d’exportation.
Mais l’heure aujourd’hui est à l’optimisme. De Gaulle qui avait proclamé avec ironie: « Le Brésil est un pays d’avenir et il le restera » pourrait devoir réviser son pronostic. Dans un monde multipolaire, face à une Amérique fragilisée par la crise financière et les guerres en « AfPak », le Brésil a sa chance.

samedi 3 octobre 2009

L'Empire state building pour l'Empire du Milieu

L'immeuble le plus célèbre de la "skyline" new-yorkaise, l'Empire State Building,a choisi le 30 septembre de s'illuminer aux couleurs de la République populaire de Chine.
Cette décision, cependant, a été prise sans l'assentiment des locataires. Or, parmi ceux-ci, aux 34ème et 35ème étages, il y a...Human Rights Watch, la principale organisation américaine de défense des droits de l'homme. Human Rights in China, une ONG critique du régime chinois, y a également son siège.
On imagine que le consul chinois, qui reçoit chaque semaine des communiqués des deux organisations, s'est trompé sur la signification de l'expression : "renvoyer l'ascenseur..."
"Nous n'avons aucune objection à honorer la Chine comme une nation et une grande civilisation, a estimé Carroll Bogert, directrice adjointe de Human Rights Watch, mais le 30 septembre commémore l'arrivée au pouvoir du Parti communiste, qui est responsable de nombreuses violations des droits de l'homme".
L'Empire du Milieu pense avoir réussi l'un de ses plus gros coups de publicité, illuminant la ville où se joue le sort de ses milliards de dollars en bons du trésor américains. Mais la publicité qu'il s'est octroyée a été récupérée par ceux qui le critiquent. L'illumination de l'immeuble a permis de faire la lumière sur la nature autoritaire du gouvernement chinois...Comme le dit un (nouveau) proverbe chinois: "la lampe torche révèle autant celui qui la manie que celui qu'elle éclaire".